Espace de travail ouvert sur la Méditerranée
Si vous vous asseyez là, sur la terrasse, si votre regard vagabonde au-delà de la blancheur, si inévitablement vous vous laissez aspirer par le large, croyez-moi, vous ne pourrez plus rien faire, sinon vous abandonner à contempler. La lumière qui déferle est trop éblouissante et la mer qui s'étale à perte de bleu trop enivrante pour ne pas vous embarquer dans leur voyage arrimé sur la colline.
Ainsi vogue la maison de Grégoire Gardette, une villa de la Riviera pareille à une maison de vacances. C'est pourtant à l'année un lieu de vie et de travail pour ce graphiste, directeur artistique et photographe, concepteur de l'identité visuelle des Hôtels Thanos à Chypre ou de La Réserve à Genève, Ramatuelle ou Paris, des parfums Cartier comme des fidèles du Sud, Côté Bastide, Ravel ou Marius Fabre. Cet enthousiaste passionné a d'autres talents encore... le voici designer d'objets en céramique avec Claude Aiello à Vallauris, du temps de sa boutique niçoise Voyage Intérieur, le voici presque jardinier par atavisme familial et surtout faiseur d'univers qu'il trace dans l'infini de ses rêves... S'il a déjà mis en scène pour ses enfants, Lola, Paul et Nefeli, au moins cinq maisons, sa dernière est la plus aboutie. Il faut dire qu'elle avait tout pour séduire son idéal, ainsi accrochée sur le littoral, dominant de plein fouet le paysage, n'ayant d'yeux que pour la baie d'Èze, une pupille mirant à gauche le cap Estel, l'autre à droite lorgnant le cap Roux. Quel bonheur pour celui qui revendique : "Il me faut un horizon !" Et quand celui-ci est méditerranéen, c'est un cadeau du ciel. Avec ses balustres et son air de vieille dame en villégiature sur la Côte d'Azur, la petite villa aurait pu finir ses jours cahin-caha avec son architecture début du XXe siècle devenue trop désuète. Par chance, elle croise Grégoire, cet imaginatif sensible qui ne sait construire ses images sans point d'ancrage. "Nous ne sommes jamais vraiment propriétaires de quoi que ce soit mais juste dépositaires. On me conseillait de détruire cette maison pour en créer une contemporaine. Elle avait son charme, son histoire. Une sorte de vigie qui n'aurait qu'une façade, comme un décor de carton pâte très Riviera. Je n'imaginais pas raser cette villa, en effacer sa mémoire, celle des sacrifices de ses anciens propriétaires, de leurs rêves, de leurs tranches de vie vécues ici. Je décidais d'en garder sa trace et que toutes mes actions seraient contemporaines mais en harmonie avec son passé. Elle aurait grandi avec les gènes de sa mémoire." Avec ses treize mètres de long sur seulement trois mètres cinquante de large, la maison, à peine visible, ne semble exister que par son ouverture plein sud. À l'origine, elle n'avait pas de terrasse. Si... en fait, sa terrasse était le toit. Un coup de jeune, et la voilà avec une vraie plage à vivre au niveau le plus bas et une boîte de verre tout là-haut pour la chapeauter. Le cheminement du projet fut un échange entre Grégoire et deux architectes, Gilles Nesa à qui l'on doit le dessin de ladite boîte et Marc Baraness qui a affiné et mis en oeuvre le nouveau tracé de la villa. Mais l'allure de la terrasse fut vraiment pensée par le maître des lieux. Grégoire voulut planter un olivier tel un premier pas dans son jardin. Il voulut rejouer le rythme des balustres sur une partition d'aujourd'hui, d'où la rambarde-jardinière taillée tel un puzzle où un jeu de buis s'imbrique dans les vides. Il voulait aussi un bassin, même miniature, juste pour se rafraîchir et écouter le chant de l'eau. Mais là-haut, il fallait oser... pour poser ce volume supplémentaire délibérément bas, coiffé d'un toit aussi flottant qu'une voile ourlée d'un brise-soleil. Par les baies qui s'esquivent, l'horizon s'élance comme une vague d'inspiration et la pièce-bureau s'offre en liberté. C'était voulu ! Qui connaît Grégoire le sait habillé léger, en chemise, pieds nus dès qu'il le peut. Pareil pour sa maison et la déco. À l'intérieur, peu de couleurs, du blanc et des grisés, de vraies matières, de la pierre et du bois, une simplicité étudiée, des lignes et des images. Il y a aussi les jolis moments en famille avec Pauline, les amis de passage, les légumes grillés sur le barbecue, la soupe d'un retour de pêche, les rires et la rêverie. Ainsi s'éveille autrement la petite villa de la Riviera et Grégoire en est plutôt heureux. "Un dimanche après-midi, une vieille dame sonne à ma porte. Elle voulait visiter la maison et me raconta ses séjours d'été et sa première nuit amoureuse passée sur le toit-terrasse à dormir à la belle étoile avec le cher élu. C'était peu de temps après la guerre. Elle était émue de voir la maison vivante, changée mais toujours plantée devant la baie d'Èze." Habiter l'horizon est décidément un cadeau inoubliable et il semblerait que Grégoire, en l'emballant à sa façon, lui ait ajouté un petit supplément d'âme artistique. En photo : Place à la créativité dans le bureau perché de Grégoire. Les larges baies s'escamotent presque en totalité devant les balustres début du XXe siècle qui ont été conservées. Table en chêne Ventaglio de Charlotte Perriand pour Cassina et chaisesWishbone d'Hans J.Wegner, édition Carl Hansen & Son.