Interview de l'architecte d'intérieur : Stéphane Parmentier
Quelle est la genèse de cette maison de bord de mer que vous venez de réaliser ?
C'est une aventure magnifique. Croyez-moi ou non, mais mon client - un Français pour qui j'avais déjà travaillé - m'a dit : "Stéphane, j'aimerais une maison à Miami. Tu pars là-bas, tu achètes ce que tu veux car ce que je trouverais ne te plairait pas. Ma contrainte : je voudrais être au bord de l'eau et à moins d'une demi-heure à pied du supermarché Epicure." Je suis parti dix jours sur place. J'ai trouvé une maison des années 1950, très laide mais très bien située. J'ai détruit environ la moitié de la structure avant de tout refaire avec l'aide d'un architecte américain et d'un paysagiste pour le jardin. Le chantier a duré deux ans. Je me suis rendu une fois par mois là-bas pendant toute la période des travaux. J'ai eu carte blanche absolue. Mon client m'avait soufflé : "Fais-moi une petite histoire à la Hemingway et sois moins contemporain que tu ne le voudrais."
Qu'est-ce qu'une histoire à la Hemingway ?
Le voyage, bien sûr. Les tropiques, le bleu, le marron, l'évasion. Ernest Hemingway, c'est la mer, c'est Cuba, mais c'est aussi un écrivain qui a écrit à Paris. Donc un mélange de saveurs. Un voyage intérieur. Je me suis nourri de tout ça. J'ai beaucoup chiné chez les antiquaires. J'ai trouvé un espadon en métal des années 1950. Une référence au Vieil Homme et la mer... J'ai déniché une chaise provenant d'Afrique du Sud en peau de vache, une vieille bouée avec l'inscription "Endless love". J'ai fait fabriquer des objets en corail massif, car c'est un matériau propre à Miami. Toutes les maisons étaient réalisées dans ce matériau dans les années 1930. La ville repose sur une grande dalle de corail. J'ai accroché des photos signées Derek Hudson ou Valérie Belin, mais aussi plein d'images chinées, comme le portrait d'un homme du xviiie siècle dont on ne sait pas s'il est un vieux navigateur ou un ancêtre de la famille.
Quel est le secret pour réussir l'aménagement d'une maison comme celle-ci ?
Il faut qu'en cinq secondes, passé la porte, on se sente en vacances. Que la maison procure une sensation immédiate d'ouverture, d'évasion. Après dix heures d'avion, la magie doit opérer. D'où le blanc pour la fraîcheur, le bleu pour le rêve. J'ai fait enlever une rangée de cinq palmiers qui obstruait la vue pour que l'on ne se sente pas comme derrière les barreaux d'une prison. Aujourd'hui, la maison s'ouvre en panoramique sur l'eau. Ce qui donne tout de suite le sentiment de larguer les amarres. Pour aider au décollage, j'ai compilé quelque 2 800 titres sur un iPod avec des playlists baptisées Sweet Morning, Swimming Pool... Dans la bibliothèque, j'ai rassemblé les romans d'Hemingway, des livres sur la construction de Miami, sur Cuba. Plus quelques surprises, comme un livre de photos un peu trash sur les tatouages.
Votre travail va largement au-delà du seul champ décoratif...
Quand on est architecte d'intérieur aujourd'hui, il faut être une sorte de bibliothèque vivante. Je visite les foires, je lis les magazines. Je me nourris d'art contemporain. La plupart du temps, je choisis les pièces avec mes clients. Nous sommes dans une relation d'échange. J'aime les prendre par la main, leur faire découvrir des artistes. Je préfère acheter des bibliothèques Lack chez Ikea et investir dans une oeuvre contemporaine. Je considère que c'est mon rôle de savoir où mettre l'argent, de gérer les priorités.
Un rôle très personnel donc...
Encore plus que vous ne croyez. J'aime que mon client soit différent au début et à la fin du chantier. On change la vie des gens. Une maison, c'est l'écrin des émotions. On y pleure, on y rit, on y dort, on y rêve. Pendant des générations parfois.
Qu'est-ce qui fait qu'un décor est achevé ?
Je ne suis pas un assembleur. J'aimerais créer de l'ADN, c'est-à-dire une âme, qu'on n'ait pas fait le tour de la maison en deux secondes, que plusieurs sens se télescopent, qu'il y ait plusieurs saveurs en bouche. J'aime le luxe silencieux. Celui de la pression de la douche, d'une serviette chaude à la sortie, d'un dîner improvisé dans la cuisine plutôt que dans une salle à manger guindée. Il faut que les sens soient à la fête, que ce soit tactile. J'ai en horreur les appartements qui ressemblent à des showrooms. Si je devais ne donner qu'un conseil, ce serait d'écouter son Jiminy Cricket, sa voix intérieure, ne pas être suiveur.
Quelle serait votre maison de vacances idéale ?
Une petite cabane de pêcheurs dans une crique. Quant à mon rêve de maison, c'est la villa Malaparte à Capri. Pour cette forme sans âge, voire futuriste, alliée à la nature absolue. Cette pointe dans la mer, cette nonchalance de l'Italie des années 1950, les images de Godard, la référence à la cathédrale dont s'est inspiré Malaparte. J'aimerais que mon esprit ressemble à ça, un jour.