Le mas provençal de Bruno Romeda et Robert Courtright
Ils avaient peu d'argent, mais l'envie de s'offrir un mas près de leur cher ami Roger Vivier, le fabuleux chausseur-sculpteur de Christian Dior, a été plus forte que la peur d'affronter un chantier à flanc de colline qui n'offrait que trous béants et murs effondrés.
Construite au XVIII e siècle, la modeste bâtisse avait cédé aux assauts de la Seconde Guerre mondiale. "Pendant les années 1950, quand il pleuvait fort on n'arrivait pas jusqu'ici !" Dénués de la moindre intention de villégiature, Bruno Romeda et Robert Courtright s'entendirent pour la restaurer sans vraiment rien changer. Les fenêtres furent conservées comme chez les paysans, les escaliers laissés à l'identique et la terrasse, qui avait été à l'origine une pièce, achevée bien des années plus tard. Robert n'est malheureusement plus là pour dire combien les débuts ont été spartiates, mais Bruno se souvient de la resserre qui tenait lieu de cuisine et des trois grosses jarres qu'il fallut déterrer pour y glisser une baignoire. Fidèles à leur philosophie, les sols en tomettes des Clausonnes leur furent inspirés par ceux du château Grimaldi à Antibes. Pour la cheminée, une idée commune, "on voulait quelque chose de gai. On a chiné à Paris d'anciens carreaux espagnols, puis on l'a dessinée et montée sur place". À en observer les motifs et la manière dont ils sont agencés, on y repère une combinaison de carrés, de cercles et de triangles, ces formes essentielles que l'un comme l'autre dans une oeuvre complémentaire n'ont cessé d'explorer, depuis leur rencontre à Rome, en 1952, à l'école d'art qu'ils fréquentaient. "Robert faisait des collages avec des tissus appliqués et moi des sculptures en relief. Il m'a beaucoup influencé. Robert exposait, je n'avais pas de galerie..." Les années qui suivirent, si difficiles furent-elles, les ont pourtant rapprochés de leurs pairs qui ont pour nom Jasper Johns, Rauschenberg, Andy Warhol, Lucio Fontana... Et de New York à Bruxelles, en passant par un petit studio sur les remparts d'Antibes d'où toutes les portes de la Côte d'Azur leur ont été ouvertes, c'est à Opio qu'ils finirent par installer maison et atelier.
Rien à leurs yeux n'était plus beau que cette nature abandonnée à sa simplicité, favorable à l'ascèse qu'imposait leur travail. Robert, tout à ses collages et à ses masques pendant que Bruno, obsédé par la perception du vide, forgeait un alphabet primitif en bronze. C'était les années 1970, l'époque où le jardin a commencé à prendre forme entre murets de pierre sèche et oliviers noueux. Bruno l'a imaginé comme une série d'architectures et planté de mille nuances de vert méditerranéen. Ce labyrinthe de poésie, rythmé de pièces à ciel ouvert, de bassins à fleur de nature, invite à la découverte de sculptures monumentales. Pas uniquement les siennes qui se prêtent tellement bien à ces horizons multiples. Accueillis dès la première terrasse par un pot XXL en fer rouillé de Raynaud, on fait face à un masque géant incrusté dans une haie ou à un grand collage en métal rivé à un mur. Ici, deux totems de pierre marquent l'entrée du jardin d'agrumes, là un cercle en bronze ouvre une perspective... Heureux les éditeurs, acteurs et amateurs d'art, architectes et amis qui toujours goûtent à l'ombre du tilleul centenaire et se régalent des spaghettis al pesto de Bruno ! L'alchimie y est si palpable qu'il ne peut en être autrement à l'intérieur, au creux des murs dont le blanc matière révèle une évidente scénographie entre leurs propres oeuvres et d'autres passionnément accumulées. Elles sont signées Anish Kapoor, Pincemin, Penck, Ben... et s'accordent à la géométrie des fauteuils de Jean Royère, du canapé de Florence Knoll, du tapis mural de Vasarely et des meubles en bronze patiné qui sont autant de pièces uniques modélisées comme les sculptures... Une force naturelle émane de ces lignes qui semblent appartenir à l'origine du monde. De leur subtile organisation résulte un décor voué à l'éternité, campé par deux artistes en quête d'absolu.